Se traverser (et autres choses du rôle de création)

Dernière mise à jour : mars 29

La pièce Licornasse est une création du Théâtre de l’Oeil Ouvert, dirigée et mise en scène par Jade Bruneau à partir du texte de l’autrice Geneviève Beaudet. La proposition met en scène sept interprètes dont six comédiens et une interprète en danse. À la sortie d’une deuxième résidence de création se cristallisent le territoire du spectacle, le filon de sa pérennité et les postures d’engagement de ses artistes-créateurs.

crédit photo Johanne Lussier interprète sur la photo (gauche à droite) : Simon Fréchette-Daoust, Geneviève Alarie, Clara Prévost, Penélope Desjardins, Jade Charbonneau, Geneviève Beaudet, Laurence Régnier
Crédit photo Johanne Lussier

Interprètes sur la photo (gauche à droite) : Simon Fréchette-Daoust, Geneviève Alarie, Clara Prévost, Penélope Desjardins, Jade Charbonneau, Geneviève Beaudet, Laurence Régnier

Je suis interprète. Puis, je ne sais plus.


Il y a dans le rôle d'interprète tant de nuances, de complexité, de creux, de reliefs et d'actes de création. L'interprète s'adonne et se meut, mutant parfois aux rôles de création. Au théâtre, il y a cette particularité, ce matériau qu'est le texte : une chorégraphie de mots sensibles et sensés à travers lesquels se déploient voix, sens et intelligence. Mais, qu'advient-il lorsqu'un rôle (un seul au sein d'une pièce de théâtre) ne s'ancre ni de pages, ni de lignes ? Lorsque le rôle se crée de didascalies invisibles, de silences anxiogènes, de respirations poétiques ?

Qu'advient-il de la dramaturgie inhérente au corps d'une interprète: d'une interprète en danse dans un spectacle de théâtre ?

(S') écrire Je pense d'abord à ce moment, celui où l'on découvre le texte et où l'on y lit avec humilité son absence. On n'y trouve ni monologues, ni dialogues, parfois quelques indications, une apparition, une disparition. Il y a les impressions, les images, la poésie. Puis, les échos, la sensation, le drame. Si le texte porte plusieurs interprètes de théâtre, il y a ce moment d'écoute, celui où l'on découvre les souffles, les assises, les vulnérabilités.

Comme interprète en danse, j'écoute.

Lorsqu'on parle d'un rôle de création, on réfère à l'autonomie de l'interprète, à sa capacité de générer du matériel (chorégraphique) induit du/des propos de l'œuvre. Il y a en ce sens une phase de recherche portée par l'interprète. À travers des explorations, des improvisations, des propositions se tracent doucement les contours d'un rôle, d'une partition. Le processus d'écriture se déploie, déborde du texte. Lors de la recherche-création du spectacle Licornasse, j’ai pu traverser à de nombreuses reprises le spectacle à coup de propositions physiques diverses et nuancées, dessinant peu à peu une partition singulière sculptée d’un échange soutenu avec la metteuse en scène Jade Bruneau. Suggérant tantôt un système de mouvements ondulatoires, tantôt un phrasé lyrique à partir de la gestuelle mécanique de l'œuvre, mon rôle s’est façonné de contacts étroits entre les mots, les choix des interprètes et mes propres référents physiques et émotifs :

Cette dynamique de travail place l'interprète dans une posture ambivalente, oscillant entre épanouissement et fragilisation, autonomie et collaboration. Il s'exprime, prend des initiatives, fait des suggestions sur un mode verbal et physique. Par son apport créateur, il peut définir le caractère gestuel, donner un ton, faire entendre sa propre voix.

Levac, M. (2006)

(S') incarner

Au fil du temps et des échanges, les contours se définissent, les cloisons deviennent plus opaques. On entre dans une période sédimentaire: le texte se dépose dans les corps, dans les bouches, dans les lieux.

On fait ce qu'on sait faire de mieux : on répète.

La répétition consolide et tranche, met de l'avant les deuils et en contre-point les choix. Chez les metteur.e.s en scène ou les chorégraphes, on entre dans cette période de décisions avec plus ou moins de souplesse, le diaphragme plus ou moins délié. On file, on enchaîne. Les tracés se posent et s'impriment, tranquillement les lieux et les corps se chargent. J'en retiens une chaleur (un acharnement patient) qui traduit l'acte de répétition, l'acte de création.


À la lumière du contexte sanitaire de l’hiver 2021, la deuxième résidence du spectacle Licornasse a pour dénouement une captation vidéo dynamique de l’étape de création en cours (à défaut d’une présentation en salle devant un public ciblé). Or, cela induit de manière significative le caractère définitif des choix, puisqu’il y a différents enjeux de raccords et de cohérence. Si l’on peut y voir une forme de restriction, j’y vois plutôt un contexte de recherche autour de la finesse et du détails: Comment exister, se renouveler, se réinvestir ?

Comment trouver l’amplitude dans l’exigu ?
crédit photo : Johanne Lussier interprète sur la photo Penélope Desjardins
Crédit photo : Johanne Lussier interprète sur la photo Penélope Desjardins

(Se) charger À un moment (ou plusieurs) apparaît la courbe dramatique comme la réponse à une très longue énigme. Ce chemin sinusoïdal devient le matériau fantôme qui accompagne le texte dans la vitalité de sa répétition, de ses représentations. J'y vois un spirographe développé, déplié, dévoilé. Un tracé que l'on emprunte et réemprunte, presque sur les mêmes lignes et pourtant par des milliers de détours sensibles. Le dramaturge Guy Cools avance « qu'il est impossible de prédéterminer une structure et que c'est par le processus d'essai et d'erreur en répétition qu'est découverte la structure, émergeant de façon organique du matériau spécifique à la recherche en question, à la chimie unique d'un groupe d'artistes. » (Cools. G. 2005)

La proposition se creuse de corps, de partitions, de nouvelles propositions, de mots, de questionnements, de réflexions, de l’apport incommensurable des concepteur·trices et collaborateur·trices*1 : d'un territoire partagé et généreux. Elle se creuse d'une vidéo regardée sur l'heure du midi, d'une tempête de neige qui nous conduit tous en retard, d'un politicien qui s'enfarge en conférence de presse, d'une disparition qui nous replante tous sur le même plancher de scène.

L'équipe s'est recueillie un instant, suite au décès d'une collègue et amie de certains artistes.

Le processus se charge. Une charge que l'on porte toutes et tous en coulisse, fébriles. Une charge que l'on soutient dans la chaleur de la lumière. Une charge que l'on dépose au centre de la scène.

Et on traverse les choses.

Penélope Desjardins.



Références Levac, M. (2006). L’interprète créateur. Jeu, (119), 45–50. Cools, G. (2005). De la dramaturgie du corps en danse. Jeu, (116), 89–95. _______________________________

*1. Pour Licornasse : Maude Serrurier, Patrick Tousignant, Marc-André Perron

*Penélope Desjardins est une interprète en

danse. Elle a collaboré sur différents projets de l'Oeil ouvert notamment sur Licornasse, Clémence; un théâtre musical original inspiré de l'oeuvre et la vie de Clémence DesRochers et en tant qu'artiste invitée lors de Soirées Bénéfices. C'est une artiste investie, d'un charisme fou, d'une grande intelligence dramaturgique et d'une sensibilité époustouflante.

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